Il ressemble à son père
Le père se morfond tout au fond de la salle d'attente de la clinique, et fixe les profondes lézardes du plafond qui sert de sol à la salle où sa femme souffre encore plus que lui. Il baisse les yeux pour apercevoir sur le siège d'en face un gros homme en tenue de militaire, qui fume la cigarette du condamné- à-avoir-une-fille de façon courageusement placide et résignée, et tenant dans sa main gauche un fusil à double canon scié. Soudain, le père tressaille. Il vient d'apercevoir une infirmière au bout du couloir, qui porte une petite boule de drap vert.
Lorsqu'elle parvient à lui puis s'arrête, plus de doute. C'est bien pour lui.
Anxieux : "alors, c'est un garçon ?"
Tranchante : "non, Monsieur, c'est un rat."
Pendant un peu moins d'une seconde, le père est parfaitement immobile, figé, sa machoire inférieure tombant béatement. Puis il commence à s'agiter, il se lève lentement tout en rugissant, et le voilà debout et rouge de colère.
Fulminant de toute sa fulminance : "ça ne me fait pas rire du tout !"
Patiente envers le patient : "je sais, c'est surprenant au début, même le chirurgien qui en voit des vertes et des pas mûres a été sacrément étonné, çà vous nous avez fait une belle peur !"
Il s'empare de la boule de drap vert et s'aperçoit avec horreur qu'effectivement, la créature est un gros rat noir qui le regarde de ses petits yeux rouges et malsains, style baies toxiques, plantés au-dessus de sa gueule comme des cerises sur le gâteau.
Si vous voulez, propose Rambo en levant son fusil, je peux arranger ça...
Non, merci, c'est gentil à vous mais je dois d'abord en parler à sa mère.
Je vais vous conduire à la salle d'opération, pose l'infirmière.
Pas, échos des pas et des paroles dans les couloirs vides d'une clinique au vert monochromique, paroles d'une infirmière de vingt et un ans qui fait de la danse classique et d'un agent immobilier de quarante-trois ans qui vient de donner naissance à un rat.
Grave : "alors, qui est le père ?"
Interdite : "mais enfin, qui veux-tu que ce soit ?"
La mère, méfiante, s'empare du nourisson.
Agressif : "non mais attends une minute, tu ne vas pas me faire croire que..."
Excédée : "mais enfin, c'est fou ! Oui, ton fils Kévin est un rat, que ça te plaise ou non. Ce n'est pas parce qu'il est différent que tu dois réagir de cette façon. Les statistiques prouvent qu'un enfant sur 7,5 milliards...
MAIS BORDEL (elle farfouille dans la fourrure pour trouver les oreilles du bébé, puis les couvre) qu'est-ce que tu viens me foutre tes statistiques !"
Sifflant entre ses dents : "Est-ce que j'ai une gueule de RAT, moi?"
S'immisçant doctement : "Je dois dire que votre épouse n'a pas tout à fait tort. Parmi les naissances en un an pour 1000 habitants, on compte 0,000001 rat, 0,00000067 taupe et 0,000054 blaireau.
Tu vois chéri, on aurait pu tomber plus bas !
Alors là, Papa, il ne comprend pas. Tout se passe comme si, soudainement, il avait été transporté très loin dans l'espace et dans le temps. Sa respiration se fait rauque, ses mains moites et ses yeux hagards. Le monde vient tout d'un coup de cesser d'être adapté à lui. Il est très loin de pouvoir supporter un coup pareil.
Papa s'empare du nourrisson (par la queue), s'accroche à un scalpel, considère le chirurgien ; la première fois, la lame glisse sur la monture des lunettes, arrache un peu de peau sur l'arcade sourcillière du médecin vagissant. On n'est pas au cinéma, ça peut pas marcher du premier coup. Papa revient alors à la charge, en faisant passer la lame sous le verre, et réussit tant bien que mal à planter son arme dans le globe oculaire du médecin, qui tombe sur la table d'opération en bavant de désespoir. Un rictus involontaire ferme la bouche de l'agent immobilier, tandis qu'il brandit une seringue hypodermique en direction du bébé. Dans un film, la mère aurait crié "NOOOOOON", mais on n'est toujours pas au cinéma ; alors elle soupire, sanglote, lève les mains, mais ne trouve pas quoi en faire et les rabaisse. Puis elle rugit soudain, bondit et s'accroche à la jambe de son mari. Le voyant lever l'aiguillon, elle renonce ; et le voilà qui part à la déroute dans les couloirs de la clinique, son fils à bout de bras. Les infirmières affolées se raidissent à son passage, respirant soudain plus vite comme pour vivre le maximum de pulsations avant la mort ; mais il n'a que faire de ces Daphnées égoïstes et leur passe dessus comme le vent sur les rochers. Il dégringole dans les escaliers comme un saumon mort dans un torrent ; sa catabase brutale le balance dans la salle d'attente où il croise Rambo, avec sa fille dans les bras suçotant une grenade, qui lève son fusil en proposant "Vous voulez toujours pas que je l'abatte ?".
Il ne l'entend pas, se jette dans le précipice du dernier couloir, s'engouffre dans la porte tournante. Pressé, il force le mécanisme. De l'autre côté vient d'entrer une jeune femme. Elle est enceinte, elle va accoucher d'un moment à l'autre ; à côté d'elle, le père, qui ne fait sûrement pas partie du 0,00055067 père sur 1000 habitants du docteur Mougeol, et il est là à s'angoisser comme un salopard ignorant. La femme du salopard vient d'être renversée par la porte tournante et gémit maintenant en bavant dans la moquette. L'alarme se déclenche, la porte est coincée. Côté entrée, la future accouchée et son futur angelot ; côté sortie, le père et le fils, Cronos et son Hadès, qu'il se met à juste titre à dévorer.
Papa a du sang plein les babines. La porte se débloque enfin. De l'autre côté, la fille a tellement pleuré de voir un inconnu engloutir un rat vivant qu'elle a fini par en accoucher. La moquette est pleine de vomissure, de larmes et d'un peu de sang ; un être voit le jour tandis qu'un autre meurt.
Mais soudain le raton se rebiffe. Il griffe le visage de son prédateur, il lui lacère le cou de ses crocs ; Enfin Papa est en fuite, il disparaît en titubant dans la nuit, sous les dernières insultes bégayamment indignées du jeune époux. Déjà Bébé a disparu, ou presque : il tête sa mère qui l'a retrouvé, il a presque perdu son statut d'erreur ; bien caché, il observe.
Et Papa, lui, il est content. Il est mort.