Sang sous l'œil de la nuit


"Car la vie d'une créature est dans le sang..."
Lévitique, 17:11


     La lueur de la lune en ce soir angoissé n'avait pas les aspects sereins et apaisants que je lui connaissais. Cette clarté crue comme une gifle semblait fondre sur moi comme pour me montrer au monde. Le chant continu des criquets sonnait comme un grouillement de cris furieux et la brise de nuit qui avait su bercer tant de mes promenades me tirait désormais la peau, comme pour l'arracher, à grands renforts de rafales glacées.
     Je marchais, droit devant, sans prêter attention aux pierres acérées sur lesquelles mes bottes butaient à chaque pas. Courbé devant la bise, les bras vainement crispés sur moi comme pour retenir la chaleur de mon propre corps, je fixais le sentier escarpé, tentant de préserver mes yeux secs du souffle froid qui faisait grincer les branches. En pensée, je regardais les ruines, en haut de la montée. Elles étaient le but de mon escapade, le point de convergence de mes aspirations les plus ardentes. Entre ces vieilles pierres m'attendait ma vie.
     Le vent tournoyait avec rage en dépit du couvert des arbres épineux, dont l'ombre même semblait prendre une allure de menace. Obnubilé par mon désir, je n'y pris pas garde et je vins me camper au milieu des ruines, à l'endroit convenu. Plusieurs formes obscures se dressèrent alors, silhouettes complices entre lesquelles apparaissait fugacement le spectre d'un corps blanc. Je dressai ma main droite en signe de salut ; mes compagnons me répondirent et avancèrent d'un pas.
     Nous étions au complet. Le plus grand d'entre nous s'en alla chercher dans les replis de sa toge un livre épais devant lequel nous nous inclinâmes respectueusement. Il l'ouvrit lentement, tenant les pages de ses pouces pour éviter qu'elles fussent battues par l'air furieux. Bien que la tempête se fît de plus en plus violente, le maître de la cérémonie ne se départait pas de sa solennité marmoréenne. Comme moi à cet instant, il était sûr de ce qu'il faisait.
     Je me trouvais exactement devant lui ; les autres ombres nous encerclèrent et s'agenouillèrent en signe de soumission. Mes yeux sourirent à travers la morsure du froid. J'allais être initié.
     Les mots sacrés qu'ânonnait mon maître m'enveloppaient comme une drogue, un cocon de plaisir et de désir confus, sans même que j'accomplisse l'effort d'en pénétrer le sens. Ils faisaient de mon âme entière un sourire uni de satisfaction brute, ils me confortaient dans un lit moelleux de magie enivrante, me rendaient hermétique à l'appel de la lune en colère, du vent terrifié, des milliers de hiboux qui me hurlaient férocement la honte et le mépris que je leur inspirais. Je me laissai porter pendant un long moment sur cette fumée noire, légère et tiède qui m'accompagnait comme une alliée sans faille. Je me sentais à l'abri de la lumière aiguë des astres qui persistaient à me harceler.
     Embourbé dans ma léthargique ataraxie, je remarquai à peine, au seuil de ma conscience, le mouvement qui se jouait autour de moi. Deux officiants étaient apparues de part et d'autre de celle du maître. L'un portait une coupe ; l'autre avait une lame. Je contemplai l'une et l'autre à travers un voile d'assoupissement euphorique. L'ombre ferma le livre et saisit le poignard, puis le calice, qu'elle tendit devant elle. La clarté lunaire ne daigna pas s'y refléter.
     Sur un signe, les assistants replongèrent dans l'obscurité ; ils en émergèrent quelques secondes après, encadrant un corps vierge et blanc comme la glace. La jeune fille était couverte d'une cagoule noire sans ouverture. Ses frémissements et ses hoquets, outre le froid, trahissaient une extrême tension. Mais au moment où je la vis, je ne pus voir qu'un corps éclatant de vie pure et saine, un corps offert, sans tache, livré à moi.
     Insensible, fixant toujours la jeune fille, je saisis les instruments que me tendait le maître. Je m'approchai le cœur battant de mon offrande, éprouvai le grain de sa peau tendue qui se raidissait encore sous mon doigt, humai avec délectation un parfum de jeunesse que j'inventais sans doute. Cette fraîcheur, cette beauté, cette vie étaient miennes.
     Je fis glisser la fine lame sur son bras blanc qui se contracta aussitôt autant que le lui permettait la pression qu'exerçaient sur ses poignets les ombres noires qui la maintenaient fermement. Lentement, pour savourer le plaisir de ce sacrifice qui m'était accordé, je fis remonter le fil froid jusque dans le creux son cou palpitant. Ce n'était pas de la cruauté : je profitais simplement du plaisir que me procurait ce moment unique, sans même qu'il me vînt à l'idée que ce corps abandonné à mes désirs était doué d'une quelconque sensibilité.
     Lorsque le métal s'immobilisa sur sa gorge, les dernières barrières mentales de la fille se brisèrent comme une digue sous la crue. Sa peur atteignit son paroxysme et se déploya soudain, vif oiseau trop longtemps retenu. Elle libéra un hurlement horrible et étranglé qui dura quelques secondes et que je déchirai net d'une pression de ma lame. L'écho répercuta longtemps ce cri de terreur brusquement avorté en un gargouillement sale. Je restai immobile, mon propre souffle coupé, jusqu'à ce que meure dans le lointain les funèbres relents de cette douleur obscène.
     Puis, lentement, j'amenai la coupe de métal jusque sous la sinistre bouche béante d'où affluait le sang chaud hors du corps désormais inerte. Après en avoir recueilli une quantité suffisante, je le dressai haut devant moi, et mon visage fut traversé d'un sourire de triomphe. Les silhouettes noires se prosternèrent en adoration. C'était le sang, c'était la vie. L'odieux cadavre blanc, désormais exsangue et flasque, reposait sombrement à mes pieds.
     Avec la gravité la plus solennelle, je portai à ma bouche le lugubre calice. Mes lèvres s'entrouvrirent et le sang y coula. Je le sentis glisser sur mes incisives et dévaler leurs rigoles jusqu'à mes gencives baignées de sa tiédeur, couvrir ma langue avide et se ruer jusque dans ma gorge.
     A ce moment, une déception indicible, mêlée d'angoisse, emplit mon âme entière. Le sang souillé dont je me repaissais ne m'offrait pas la saveur de nectar que je lui avais cru. Ce n'était pas l'arôme à a la fois pétillant et balsamique de la jeunesse et de la vie mais bien l'ignoble, l'infecte, la sordide amertume de la mort. Les traits révulsés par la panique et le dégoût, l'âme submergée d'un atroce effroi, je tombai à genoux et retournai précipitamment le corps meurtri. Une voix pernicieuse au fond de mon esprit me prédisait le pire. J'arrachai la cagoule noire et marquai un temps de stupéfaction incrédule ; puis je hurlai d'horreur.
     En un instant, j'abhorrai celui que je venais d'être. Le sang infâme qui exhalait les effluves d'une eau stagnante et sale et qui emplissait encore la coupe à laquelle je venais de boire, ce sang était le mien. Je n'osai pas poser de nouveau les yeux sur le visage torturé de ma fille. La tempête à présent se déchaînait vraiment. Je me redressai et je courus, désespérément, droit devant moi, sans me soucier des ombres qui me poursuivaient, les yeux gelés par le vent sur mes larmes, dévalant la colline pierreuse en une vaine catabase. A vrai dire je ne sais si je courais pour fuir mes actes ou pour tenter de reconquérir ce que j'avais perdu. Mon âme était vide. Je venais de comprendre que la vie éternelle est le sang qui coule dans les veines des autres.
     Je sais à présent qu'ils vont me traquer jusqu'à me retrouver, jusqu'à pouvoir me punir et surtout me faire taire définitivement. Je me laisserai faire sans la moindre protestation. Le couteau pourra librement entailler ma chair maudite. Je ne peux pas laver la souillure qui m'obsède. Mais je tenais à écrire ce qui m'est arrivé de façon à laisser ce message à qui le trouvera – le seul message important, peut-être, que j'aie jamais eu à apprendre à quiconque. Je crois que son importance est sans limite.
     Puisse mon séjour en Enfer être long et douloureux.

     – Vous pouvez contempler ici les ruines d'un lieu de culte probablement détruit pendant l'Inquisition. Ses mesures sont à l'échelle de celles du Temple de Salomon, qui sont décrites dans le second livre des Chroniques. Il est probable qu'un groupe d'hérétiques, peut-être un héritage direct de l'Ordre des Templiers, ait érigé ce second temple pour perpétuer son culte. Salomon est un personnage important dans plusieurs cultes hérétiques ; son sceau apparaît aussi, pour prendre une image plus proche de nous, dans le symbole de la Franc-Maçonnerie. Oui, Madame ?
– Est-ce que c'est ce genre de cultes qui faisait des sacrifices humains ?
– Non, ces pratiques sont restées rarissimes à toutes les époques. Cependant, il est déjà arrivé, même bien plus récemment, qu'on retrouve l'héritage de plusieurs aspects des hérésies cathares dans certaines sociétés occultes. Le sang, je dirais même le culte du sang, est un élément important dans la région ; n'oublions pas que beaucoup de théories placent ici le Saint-Graal, le calice contenant le sang du Christ et prétendument rapporté d'Israël par Marie-Madeleine. Comme dans la plupart des religions primitives, ces cultes sont fondés sur l'idée que boire le sang d'un être revient à s'attribuer ses caractéristiques, notamment la jeunesse et, bien sûr, la vie de façon générale. D'autres questions ? Bien. Je vous invite à profiter du lieu pendant quelques minutes et à prendre des photos. Nous nous retrouverons au minibus, en bas. La visite est terminée.

12/04/00